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Le 24 février 2022

J’étais la seule débout chez nous vers 1 h du matin dans la nuit du 23 au 24 février. Tout le monde dormait déjà. Sur mon fil de nouvelles de Meduza, j’ai lu : « Les forces armées russes ont commencé l’invasion de l’Ukraine. » Une seconde après, je reçois un texto de mon neveu à Moscou (il y était environ 7 h ) : «Nastia, tout s’écroule, je vais peut-être venir au Canada». « « Comment vivez-vous ça? Que pensent tes amis? » « Tout le monde est sous le choc. Ceux qui sont réveillés ». C’était comme une confirmation extérieure que ce qui était seulement écrit en une ligne dans mon fil de nouvelles, était bel et bien vrai, que c’était la réalité. L’inimaginable était en train de se passer.

Et la première chose que j’ai constatée malgré moi, c’est que ma «russitude» était intacte malgré les 30 ans passés en Occident. Que tel un petit bout d’un tissu arraché au grand tout, je convulsionnais toute seule dans mon salon à Montréal de peur, d’impuissance, de douleur morale comme, je suis sûre, tant de gens en Ukraine et en Russie qui se réveillaient ce matin à l’autre bout du globe. Même si je vis à Montréal, même si toute ma famille est à Moscou… on connait tous des gens dont des amis ou la famille vivent en Ukraine. On est trois semaines plus tard. Après un espoir d’un dénouement rapide, on est témoin d’une vraie guerre. J’ai vu les images montrées par Zelenski au Congrès américain. C’est un montage parallèle avant – après. Avant, c’était un pays paisible, verts, ensoleillé. Et après… --- Avant, quand on était petits, on passait nos étés en Ukraine, avec mes grands-parents.

Déjà prendre le train, c’était génial. Le bruit des roues, l’odeur caractéristique du métal et de l’huile… des couchettes avec des draps pas très blancs, raides de l’amidon… des couvertures de laine grises avec des rayures blanches très minces typiques des lieux publics en Union soviétique – que ce soit l’hôpital, la prison, l’hôtel ou le train…


On regardait par la fenêtre pendant des heures – on en a vu des champs verts, les boisés, des petits villages, on en a bu à notre soif, comme on buvait le thé noir distribué par la préposée du train, par litres… on connait ces paysages par cœur.


On débarquait à Kiev, on prenait une auto et un bus… on arrivait au village où on restait tout l’été… Je me souviens de cet air doux parfumé du sud, de la verdure, de la mélodie de la langue ukrainienne autour de nous qu’on comprenait un peu… de la vieille maison sombre au sol en terre battue… on allait voir les cigognes installées sur un poteau au bout de la rue… c’est là-bas que j’ai goûté aux mûres pour la première fois – je me souviens … on mangeait des poires tombées le matin de l’immense poirier… notre grand-père nous amenait en expédition à travers des collines, des forêts, voir le lever du soleil au bout d’un champ… c’était beau (quand on a arrêté de pleurer de froid et de la surprise de nous faire sortir de nos petits lits chauds…) --- Depuis que cette guerre a commencé, presque chaque nuit je fais un cauchemar… Je dois défendre la vieille datcha avec une hache dans mes mains… «Ils» arrivent, telles des ombres, on entend leurs pas sur le sentier qui mène vers la maison. Ou j’ai un petit pistolet en plastique et les balles rentrent pas dedans, alors qu’un monsieur me tire dessus et je dois le tuer.

Incapable de ne pas suivre les événements aux heures, en temps réel. Les sources d’informations sont moins nombreuses maintenant. Des médias russes indépendants ont fermé un après l’autre. Plusieurs journalistes ont quitté le pays. Mon neveu est en Géorgie finalement. C’est pour ça qu'on n’était pas très actifs dans notre projet Zeigeist. On est happé par un présent tellement intense… Et on veut être des témoins attentifs de notre temps, même si le regarder est douloureux.



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